La Croix: Silos de Beyrouth : l’effondrement d’un lieu de mémoire

August 1, 2022

Des colonnes boursouflées de fumée noire, et puis l’effondrement. Dimanche 31 juillet, quatre des cylindres composant le bloc nord des silos à grains dressés sur le port de Beyrouth se sont écroulés dans la mer, provoquant, à quelques jours des commémorations de l’explosion du 4 août 2020, la stupéfaction et la colère dans « la ville qui ne meurt pas ». 

Il y a près de deux ans, ces gigantesques réservoirs en béton armé, greniers à blé du pays, avaient servi de remparts à la partie ouest de la capitale libanaise, en absorbant une partie du souffle dévastateur généré par la détonation d’un stock de nitrate d’ammonium négligemment amassé dans un hangar de la zone portuaire. 

Symbole mémoriel

Depuis plus de deux semaines, des incendies s’étaient déclarés dans les zones les plus endommagées des réservoirs. Cause de ces feux : la fermentation des stocks de céréales toujours entreposés dans les cylindres et les fortes chaleurs estivales. 

En raison de ces risques, les autorités libanaises avaient ordonné en avril la destruction des silos, mais des difficultés opérationnelles ainsi que le refus des associations de victimes de voir disparaître un symbole mémoriel du drame ont jusqu’ici bloqué l’opération. 

C’est que les procédés disponibles pour la destruction des réservoirs se sont révélés inadaptés face aux spécificités de la situation. La méthode traditionnelle de démolition à l’aide d’une boule en acier est lente et coûteuse – un problème pour l’économie plombée du pays. L’autre méthode, l’implosion du site à l’aide d’explosifs placés à l’intérieur pourrait causer des dégâts importants dans les zones alentour, davantage que sur les silos. Sans compter que le bruit d’une telle explosion pourrait renforcer les traumatismes toujours saillants de la population beyrouthine. 

Crise financière 

« L’effondrement des silos est avant tout un choc symbolique, explique Sibylle Rizk, directrice des politiques publiques de Kulluna Irada, une organisation gouvernementale promouvant la modernisation économique et juridique du Liban. Économiquement, il n’y aura pas de pertes directes, car cela fait longtemps qu’ils ne sont plus utilisés et les stocks de I. L. 

Alors que le Liban, importateur de blé ukrainien et russe, subit les conséquences de la crise alimentaire provoquée jusqu’à peu par le blocus des exportations en mer Noire, le véritable problème pour la gestion des approvisionnements ne se situe pas au niveau des capacités des stockages, mais plutôt du côté de « la crise financière libanaise liée à la terrible gestion des devises par la banque centrale », souligne-t-elle. 

« Une des plus graves catastrophes au monde » 

Du côté de la population, les militants souhaitent préserver ces structures perçues comme un lieu de mémoire collective pour les 215 personnes tuées et les 6 500 blessés du drame survenu il y a maintenant deux ans. Le 20 juillet, un groupe d’associations et d’ONG ont adressé une lettre à la présidence du conseil des ministres et au ministère de la culture demandant de classer les silos parmi les bâtiments patrimoniaux. 

Après une énième suspension de l’enquête sur l’explosion, les proches des victimes craignent également que les autorités ne cherchent à effacer ces cylindres témoins « de l’une des plus graves catastrophes au monde d’origine non nucléaire », explique Sibylle Rizk. 

« De la négligence à l’irresponsabilité » 

« La destruction des silos correspond à une volonté de faire disparaître le passé en toute impunité, ce qui est la méthode éprouvée de la classe politique depuis des dizaines d’années», dénonce ainsi Sibylle Rizk. Face à des autorités en mal de légitimité dont « tout le comportement va de la négligence à l’irresponsabilité », la population rebute à placer sa confiance en quelconque pouvoir public.


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